dimanche 3 mars 2019

Faut-il être théologien pour être catholique?

Nous avons réfléchi dernièrement sur ce qui pouvait constituer l’essence de l’identité catholique, et avons vu à cette occasion que le qualificatif de "catholique" était exempt en soi de toute connotation morale subjective, le terme renvoyant simplement à l’appartenance objective et visible de la personne à l’Eglise catholique ; pas plus, pas moins.

Pour objective qu’elle soit, cette appartenance n’est pas extérieure à nous-même : elle implique de notre part une adhésion explicite, consciente et volontaire aux dogmes de la foi catholique : aux articles du Credo, tels que l’Eglise catholique les a compris et explicité dans ses catéchismes successifs ; mais aussi au développement de la Tradition (qui est le déploiement de la Parole de Dieu et de l’intelligence de la foi dans l’Histoire) et du Magistère (qui désigne l’enseignement des Apôtres et des évêques qui leur ont succédé, unis à Saint Pierre et à son successeur sur le siège romain : le Pape).

Notre lectrice, Nathalie, à qui était spécialement dédiée l’article précédent, réplique à nouveau : "Etre baptisé, si je suis ton raisonnement, si cela est un fait objectif, ne suffit donc pas pour faire d'une personne un catholique. Car l'adhésion de la personne concernée est nécessaire. Ce qui, par exemple, me fais demander ceci : faut-il être théologien pour être catholique ? (…) Car, pour adhérer au magistère et à la Tradition, il faut en connaître quelque chose, n'est-ce pas ? Du moins est-ce la logique de la démarche. Autrement dit, est-ce que l'ignorance en matière religieuse peut remettre en question mon titre – ou ma qualité – de catholique ? Cela nonobstant les sacrements que j'ai pu recevoir – baptême, 1ère communion, confirmation, mariage."

Faut-il être théologien pour être catholique ? Sans hésiter, je répondrai… OUI. Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot "théologien". La théologie, étymologiquement, désigne un discours sur Dieu, une pensée sur Dieu ("théo" signifiant Dieu, et "logie" la parole, ou la raison, la pensée). Dès lors, le catholique est théologien par nature puisque le Credo qu’il professe est porteur d’une certaine idée de Dieu et de Ses relations avec les hommes. Le catholique croit en un Dieu personnel et Trinitaire ; un Dieu qui s’est fait homme en Jésus-Christ, mort et ressuscité pour notre Salut ; un Dieu dont l’Esprit est descendu sur la communauté des disciples (l’Eglise) le jour de la Pentecôte ; un Dieu qui vit avec nous tous les jours et jusqu’à la fin du monde dans son Eglise (cf. Mt 28. 20) et qui se manifeste entièrement en elle et par elle.

Donc : le baptême ne suffit pas. Ou plutôt si : il suffit. Car le baptême n’est pas simplement un sacrement que l’on reçoit un jour du temps ; ce n’est pas seulement un événement du passé, daté et révolu, dont on peut faire mémoire avec nostalgie, en compulsant les pages jaunies d’un album-photo. Le baptême ne se réduit pas à la seule cérémonie religieuse que l’on a célébrée à l’église du coin, avec sa famille rassemblée ; il ne consiste pas dans le seul fait d’avoir reçu à cette occasion un peu d’eau sur le front. Le baptême est fondamentalement un engagement de la personne baptisée : l’engagement de vivre en enfant de lumière selon la foi confessée par l'Eglise, dont nous renouvelons solennellement la profession publique chaque année lors de la vigile pascale, en la nuit de Pâques.

Le baptême est donc inséparable de la confession de foi, de l’affirmation publique de notre attachement à la pensée de l’Eglise catholique sur Dieu et sur la manière de vivre notre relation à Lui. En ce sens, le baptême fait de nous des "théologiens". Cela est si vrai qu’il est impensable aujourd’hui de baptiser un adulte (ou un enfant d’un certain âge) sans qu’il se soumette préalablement à une préparation (le catéchuménat) relativement longue dans la durée, puisqu’elle s’étend en général sur deux années : soit le temps que l’Eglise se donne pour enseigner le catéchumène sur sa théologie et sur ce qu’elle implique dans la vie concrète du baptisé. On ne baptise en vérité dans l'Eglise catholique que des "théologiens" catholiques, c’est-à-dire des personnes qui décident en toute conscience et liberté de faire leur la foi de l’Eglise catholique. "Revêtir le Christ" sous ce rapport signifie donc aussi revêtir le vêtement blanc de l’Eglise, de sa doctrine de vérité et de Salut qui lui vient du Christ et qu’elle a pour mission d’enseigner aux nations (cf. Mt 28. 18-20 ; Ac 4. 2 ; etc.)

Bien sûr, ce que nous disons là du baptême ne concerne pas les petits enfants, qui sont baptisés à un âge où ils n’ont pas encore conscience de ce qu’ils font. Mais ceux-ci sont portés par le libre engagement de leurs parents de les éduquer dans la foi catholique ; et parvenus à l’âge de la claire conscience et de la libre volonté, ils seront invités à ratifier personnellement l’engagement baptismal pris pour eux par leurs parents, et à s’approprier la théologie catholique telle qu’elle se trouve résumée dans le Symbole des Apôtres ou le Credo de Nicée-Constantinople. Un catholique ne peut donc faire l’économie de la libre adhésion à la pensée théologique de l’Eglise catholique et à la vie qui en découle. C’est cet acte de libre volonté à l'égard de la théologie catholique qui me va me constituer comme "catholique" ; c’est mon rapport aux dogmes de la foi catholique qui va me situer objectivement dans mon appartenance confessionnelle.

La formation théologique impliquée par le baptême et qui en est ordinairement l’une des conditions, est rendue plus nécessaire encore par le sacrement de Confirmation. Le Sacrement de Confirmation est en effet le Sacrement par excellence de l’envoi en mission. L’Esprit Saint nous est donné afin que nous témoignions du Christ ressuscité au monde entier ; afin que nous soyons en mesure de rendre compte de notre foi à quiconque nous demandera raison de l’espérance qui nous habite (cf. 1 P 3. 15). La Mission nous invite à entrer en dialogue avec les hommes de notre temps, et à confronter notre pensée "théologique" avec les différentes conceptions de nos contemporains (sur la vie, l'amour, la mort ; l’homme, la société, les rapports de celle-ci avec le fait religieux, etc.). Pour que cette mission ne tourne pas au bourrage de crâne (l’annonce "marteau-pilon") ou au dialogue de sourd ("à chacun sa foi"), il est essentiel de rejoindre les hommes là où ils se trouvent, et de leur porter la lumière de l’Evangile sur les chemins enténébrés où ils peuvent se trouver englués.

Par exemple, à quelqu’un qui défend l’avortement ou l’euthanasie, il ne suffira pas de lui clamer : "Christ est ressuscité, convertis-toi mon frère" ! Il faudra aussi lui dire notre conception de l’homme, et lui faire entendre la position de l’Eglise sur ces sujets-là – ce qui implique de la connaître. De même, à celui qui nie la divinité de Jésus ou sa naissance virginale dans le sein de Marie, il faudra être en mesure de lui opposer les arguments qui sont ceux de l’apologétique catholique depuis plus de deux mille ans. Autrement, nous ne serions pas fidèles à notre mission. Non pas que la conversion des hommes dépende de l’échange d’arguments rationnels ; mais notre témoignage consiste aussi à dire à nos contemporains la manière dont l’Eglise de Jésus-Christ – et partant, Jésus-Christ lui-même – voit l’homme et son rapport à Dieu et au monde. Aux hommes qui nous interrogent à partir de leurs préoccupations et de leur mode de pensée, il faut apporter une réponse qui fasse sens pour eux, et qui soit porteuse en elle-même de la lumière de l’Evangile. Ce qui implique un effort de formation dont l’exigence ne s’éteint pas avec baptême, mais s’accroît tout au contraire avec la Confirmation, et a vocation à se poursuivre tout au long de notre vie. Nous avons tous ainsi le devoir impérieux de hisser nos connaissances spirituelles et religieuses au même niveau que nos connaissances profanes. Il n’est pas normal qu’un polytechnicien ou un énarque ait un niveau CP en catéchisme !

Cela dit, nous ne saurons jamais tout sur tout. Nous serons toujours en deçà de ce que le Seigneur nous demande. Nous serons toujours des ignorants de la foi, en ce sens que ce que nous ignorons sera toujours infiniment supérieur à ce que nous savons. Il ne faut pas s’en affliger ni s’en s’inquiéter : il faut simplement travailler, sûr que ce travail portera ses fruits, ne serait-ce que dans notre cœur. A l'inverse, nous devons être convaincus que la paresse intellectuelle peut nous porter un grave préjudice. A défaut d’avoir labouré notre cœur avec la bonne semence de l’enseignement salvifique du Christ, nous risquons d'être fragilisés et vulnérables face au scepticisme ambiant, au relativisme de notre société et à l’athéisme de nos contemporains. L’ignorance religieuse (dans la limite imposée par les exigences intrinsèques au baptême dont j’ai parlé plus haut) ne nous disqualifie certes pas en droit de notre titre de "catholique" ; mais elle peut nous le faire perdre en fait par la contamination progressive de notre pensée par celle du monde, avec le venin du soupçon dont elle est porteuse. Autrement dit : je peux perdre la foi si je ne prends pas soin de la petite graine du Salut qui a été déposée en moi le jour de mon baptême. Comme une plante, le développement de ma foi dépendra du soin dont je l’aurais entouré.

"Un peu de science nous éloigne de Dieu, disait Louis Pasteur ; beaucoup nous en ramène". Pour croire solidement, durablement et fidèlement, il me faut donc un surcroît de science et d'intelligence ; il me faut travailler, "bûcher" ma foi comme aime à dire le Père Guy Gilbert : c’est-à-dire "bûcher" la Parole de Dieu ; "bûcher" le Magistère catholique sur tous les sujets sur lesquels je suis interpellé ; "bûcher" mon catéchisme. Ce qui est certainement plus facile aujourd’hui qu’à une certaine époque, de par l’essor d’Internet qui offre aujourd’hui diverses manières simples et variées de se former : que ce soit par les blogs ou les enseignements disponibles en ligne (cf. les Cours Alpha, les sites qui proposent des cours en libre écoute ou une initiation à la théologie, et tant et tant d’autres possibilités).

Cela dit, je pense que rien ne remplacera les livres ou les revues (songeons à Famille Chrétienne, Feu et lumière, Il est vivant!...). Un catholique qui a un certain niveau de diplômes (et je pense que c’est le cas de la plupart des lecteurs de ce blog) doit lire. C’est dans le travail intellectuel qu’un Paul Claudel ou un saint Curé d’Ars (dont la bibliothèque contenait plus de 400 livres) trouvaient les aliments vitaminés de leur foi.

Et si nous allions rendre une prochaine visite à la librairie religieuse la plus proche de chez nous ? 😊


Discussion avec un lecteur suite à la publication de cet article

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