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mardi 26 février 2019

D'où vient qu'il y ait du "beau" dans l'univers?


Cher Miky,


"Matthieu (…), en gros, tu nous suggères de contempler la beauté de l'univers et que cette beauté serait un argument favorable à l'existence de Dieu. Toutefois, la beauté est une notion relative. Peut-être qu'une civilisation extraterrestre ne trouverait pas belles les mêmes choses que nous.

"Le fait que nous trouvions beaucoup de choses belles doit être balancé par le fait que nous en trouvons aussi beaucoup qui ne sont pas belles voire qui sont carrément moches : champignons nucléaires, pourrissement, maladies, purulence, violence, malformations, amputations, décrépitude, etc. Si la beauté doit être un argument en faveur de l'existence de Dieu, alors l'absence de beauté et la mocheté doivent être, en toute logique, des arguments en défaveur de l'existence de Dieu."

Je ne crois pas que la beauté soit une donnée relative – qui ne serait qu’affaire de goût. D’ailleurs, tu le supposes toi-même en énonçant toute une série de choses "pas belles" (dont tu ne te demandes pas si des extraterrestres pourraient les trouver belles...) – champignons nucléaires, pourrissement, maladies…

Les choses que nous ne trouvons "pas belles" sont justement celles qui affectent le beauté des êtres : le champignon nucléaire, parce qu’il est destructeur de la vie ; le pourrissement, parce qu’il est la conséquence de la décomposition d’un organisme ; la maladie, parce qu’elle est dégradation de la santé ; etc.

On voit donc que la beauté est première, et qu’elle est liée à l’être et à la plénitude de ses potentialités (la vie, la santé…) tandis que la "non beauté" est seconde en ce qu’elle n’a d’existence que relativement à la première, qu’elle altère. La question fondamentale et absolument première reste donc : d’où vient qu’il y ait du beau dans l’univers – c’est-à-dire de l’être, de la vie, de la santé ?

La question du mal (ou du "pas beau") vient ensuite, et sa solution doit être trouvée à la lumière de la réponse donnée à la première question – celle du bien (ou du "beau") –, qu’elle ne peut annuler. Si l’on parvient ainsi à établir que le beau dans l’univers est le signe, la preuve tangible de l’existence de Dieu (et c’est là la question à traiter en premier), on ne pourra considérer (si l’on veut rester cohérent) que le mal dans l’univers (qui est la question à traiter en second) est une preuve de son inexistence ; il faudra simplement chercher à concilier les deux points de vue, et penser le problème du mal à l’aune de l’existence de Dieu – ce que fait le judéo-christianisme.

On remarquera que le problème du mal ne se pose en vérité qu’au croyant, c’est-à-dire à celui qui a résolu la question première en répondant : OUI, Dieu existe. Car c'est alors que se pose à lui la seconde question : "Si Dieu existe, pourquoi y a-t-il du mal dans le monde ?". Selon Claude Tresmontant : "Pour qu’il y ait du mal, il faut d’abord qu’il y ait des êtres capables de souffrir ce mal, et ce sont ces êtres mêmes qui sont le point de départ de la démarche par laquelle l’intelligence va jusqu’à la connaissance de l’existence de Dieu (...) Dans la perspective athée, ce qui fait problème, ce n’est pas le problème du mal qui est dans le monde, mais c’est d’abord l’existence du monde (…) et puis l’existence des êtres organisés, le fait même de l’organisation, en somme la réussite éclatante que constitue l’existence de la vie, des êtres vivants, de l’évolution biologique. Ce qui fait difficulté, dans la perspective athée, ce n’est pas l’existence du mal dans le monde, mais l’existence du bien, du bon, [du beau,] de l’être, de la vie…"  [qui est la première question à résoudre, la seconde – celle du mal – ne se posant que dans le cas où Dieu existe, puisque dans un monde sans Dieu, livré au brassage aveugle des atomes, il n’est pas étonnant qu’il y ait des "ratés" dans la nature – des champignons nucléaires, du pourrissement, des maladies… ; ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y en ait pas davantage ; ce qui est étonnant, c'est "que les êtres soient, en général et le plus souvent, réussis et même beaux, qu'il y ait si peu de monstres, que nous soyons tous constitués d'une manière qui, en gros, est viable. C'est un miracle quotidiennement renouvelé et stupéfiant" (cf. Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, pp. 427 à 429)].

***

"Le fait que nous trouvions beaucoup de choses belles peut être expliqué autrement : par un mécanisme néodarwinien de sélection naturelle des mutations avantageuses pour la survie et la reproduction. Prenons deux individus : un trouve qu'il vit dans un environnement formidable, beau, stimulant, l'autre trouve qu'il vit dans un environnement horrible, moche, ennuyant. Lequel, selon toi, aura le plus de chance de survivre et de se reproduire ?"

Drôle de question à la vérité, puisqu’elle présuppose une certaine conscience de l’"individu". Il ne peut donc s’agir que d’êtres humains. Or la sélection naturelle ne s’applique plus à l’homme (heureusement d’ailleurs !), en raison de l’avènement de sa conscience qui lui a permis de dominer la nature. L’évolution biologique est achevée depuis que l’homme existe . Et on a déjà vu des gens déprimés par la vie assassiner des gens heureux de vivre…

Cela dit, ton raisonnement implique encore l’idée du "beau" – dont l’existence reste une question irrésolue. Quand bien même on supposerait que des êtres survivent et se reproduisent effectivement sous l’effet du "beau", il resterait encore à expliquer l’existence même de ce "beau" si attractif, si stimulant pour la vie. Sans cela, on n'expliquerait rien du tout.

Il me paraît vain de se référer au "mécanisme néodarwinien de sélection naturelle" produisant "des mutations avantageuses pour la survie et la reproduction" si tu n’expliques pas l’existence même de ce "mécanisme néodarwinien de sélection naturelle" ! C’est un peu comme si, à la question "pourquoi la poule ?", tu me répondais : "parce que l’œuf !". Je reconnais certes que c’est une manière de répondre ; mais ça ne peut en aucun cas être la réponse définitive, qui implique que soit résolue aussi la nouvelle question suscitée par ta réponse même : "pourquoi l’œuf ?" Laisser sans réponse cette dernière interrogation reviendrait à ne pas répondre du tout à la première question – sinon superficiellement – ou en tous les cas : à substituer à la réponse de fond (qui rend compte de l’origine ontologique des choses) une réponse partielle (qui rend compte de leur origine historique dans la succession des temps, mais non de la raison d’être de leur existence).

***

"Même si nous n'avions aucune explication de la beauté que nous percevons dans le monde, cela ne nous autoriserait pas logiquement à en inférer l'existence d'un Créateur. Cela voudrait juste dire que nous ne savons pas tout, et ça, nous le savons déjà que nous ne savons pas tout !"

C’est vrai que nous ne savons pas tout. Mais nous en savons suffisamment, d’autant qu’il n’y a pas une infinité de solutions possibles – il n’y en a que trois. Si l’on examine sereinement ces trois options à la lumière des certitudes scientifiques que nous avons sur l’univers (sur sa structure, son histoire, son évolution…), on se rend compte qu’il est possible d’entrevoir LA solution à notre problème de l’existence du "beau".

OU BIEN la beauté (c’est-à-dire : l’être, dans sa splendeur d’être) vient de Dieu (ou disons : d’un dieu) – hypothèse théiste (ou déiste) ; OU BIEN elle vient de l’univers lui-même (hypothèse matérialiste athée ou... panthéiste) ; OU BIEN elle vient du néant. Je ne vois pas d’autre explication possible.

On peut écarter aisément, je crois, la dernière option en raison de son évidente absurdité : le néant ne produit rien de lui-même  ; il en est bien incapable pour la bonne raison qu’il n’existe pas (c’est sa définition même) !

Tout se joue donc entre la première et la seconde option. L’univers est-il le seul être, ou bien doit-il son existence à un Autre que lui ?

Imaginons qu’il soit démontré que l’univers ait tout fait lui-même ; que l’on parvienne à établir que ce sont des processus physiques qui aient tout créés (c’est la thèse de Stephen Hawking). Eh bien cela ne prouverait pas que l’univers soit le seul être. Que le nuage primordial d’hydrogène et d’hélium ait été capable de produire, par ses seules ressources, la matière, puis la vie, puis la conscience et l’intelligence humaine, voilà qui donne à réfléchir… Est-il rationnel de songer qu’un Mozart ou un Einstein aient put émerger d’un gaz qui n’avait pas en lui-même les propriétés pour créer de tels génies ? D’où vient que l'univers ait acquis ces propriétés ? D’où vient qu’elles soient apparues dans son histoire ?

Deux hypothèses se présentent à nous :

OU BIEN l’univers n’avait pas en lui-même originellement les ingrédients pour créer de tels génies (ainsi que l’affirme la science aujourd’hui : il y avait moins à l’origine de l’univers que maintenant), et c’est donc qu’elles sont effectivement apparues ; qu'elles ont surgies. Puisqu'elles ne peuvent provenir ni du néant (qui est stérile et ne peut produire de l’être) ni de l’univers lui-même (puisque par hypothèse, il ne les avait pas en lui-même dès l’origine et se trouvait donc dans l’incapacité de se les donner à lui-même), c’est donc qu’elles proviennent nécessairement d’un Autre Être qui, Lui, possède en Lui-même tout ce qu’il communique à l’univers pour créer in fine ces deux génies que nous venons d'évoquer – c’est-à-dire : la vie, la conscience, la pensée, l’intelligence, la sensibilité artistique, le génie rationnel.

Où l'on voit que cette première hypothèse ne nous conduit nullement à l’athéisme, mais au théisme.

OU BIEN (deuxième hypothèse) l’univers possédait en lui-même dès l’origine (mais alors, de manière occulte, invisible) la vie, la conscience et l’intelligence qui allaient apparaître au terme de l’évolution cosmique : et cela revient à attribuer à l’univers tous les caractères que les théologiens monothéistes reconnaissent à Dieu seul, à savoir : la suffisance ontologique, l’éternité, la vie, la puissance créatrice, l’intelligence… Dans cette hypothèse, c’est l’univers qui est Dieu ! C’est lui le Divin, le Grand Animal Pensant qui se trouve à l’origine de toutes choses, et qui créé du beau en son sein au fil de son évolution historique. C'est donc lui qu'il faut adorer. 

Où l'on voit que cette seconde hypothèse ne nous conduit nullement à l’athéisme, mais au panthéisme.

La raison pensant le réel jusqu'au bout ne conduit donc jamais à l’athéisme, car lorsque l’on réfléchit sur l'univers, avec ce que nous savons aujourd'hui de lui sur le plan scientifique, on est conduit irrésistiblement à poser les deux hypothèses susvisées qui conduisent l’une au théisme, l’autre au panthéisme.

Pour survivre (et encore...), l’athéisme n’a qu’une seule ressource : démontrer scientifiquement que l’univers n’évolue pas et que tous les êtres existants aujourd’hui ont toujours existé – que rien n’est apparu dans l’univers ; que tout existe depuis toujours, sans changement. Pour survivre, l’athéisme n'a d'autre choix que de combattre le fait de l’Evolution.

Il faut se rendre à l’évidence : l’athéisme a été vaincu par les grandes découvertes du siècle passé. Il ne représente plus aujourd’hui une alternative rationnelle à l’existence de Dieu. Que Dieu soit transcendant à l’univers ou immanent (ce qu’il convient de trancher), peu importe à ce stade : ce que nous pouvons dire aujourd’hui avec certitude, c’est que nous savons qu’Il existe (que nous avons les moyens, en tous les cas, de le savoir), et que notre univers n’est pas un assemblage hasardeux – et pour le moins heureux – d’atomes. Notre univers a été pensé par Dieu ; chacun de nous est le fruit d’une pensée divine. Nous existons parce que chacun de nous, personnellement, a été pensé, voulu, désiré par Dieu. Personne ne s’est donné l’être à soi-même. Personne ne l’a reçu du néant (c’est chose impossible). Personne ne l’a reçu non plus de l’univers (puisque celui-ci n’avait pas en lui-même de quoi nous créer à l'origine - selon la cosmologie moderne). Tous, sur cette terre, nous avons reçu l’existence, la vie, la conscience, la pensée, l’intelligence et la capacité d’aimer de Celui-là même qui, de toute éternité, est l’Être et la Vie, et possède en Lui-même la conscience, la pensée, l’intelligence et la capacité d’aimer.

***

"Celui qui, ne supportant pas son ignorance, s'invente un "Dieu des trous" ne fait que couvrir son ignorance d'un peu de dignité, mais ne résout fondamentalement rien."

Comme je viens de le dire, il ne s’agit pas de boucher des trous. Il s’agit d’analyser correctement le donné existant. C’est ce que nous savons du réel qui nous révèle l’existence de Dieu, pas ce que nous ignorons. Quand bien même nous saurions tout de la réalité matérielle de l'univers, cela n’expliquerait rien : les mécanismes naturels ayant présidé à l’histoire de notre univers ne diront jamais rien de leur propre raison d’être. Parce que cette question n’est pas d'ordre scientifique, mais métaphysique. Il ne s’agit donc pas tant d’accroître la quantité de nos connaissances scientifiques (même si bien sûr, il faut sans cesse chercher) que d’approfondir la qualité de nos analyses métaphysiques à partir des informations certaines donc nous disposons sur le monde et la nature.

***

"Pour rendre compte de quelque chose de mystérieux, il pose une hypothèse encore plus mystérieuse : d'où vient Dieu ? Pourquoi a-t-il créé le monde ? Pourquoi l'a-t-il créé ainsi qu'il la créé ? Si on pousse ta logique jusqu'au bout, le fait même que Dieu ait eu l'intention, le projet, de créer un monde beau devrait nous interroger et nous faire admettre l'existence d'un Méta-Dieu qui a créé cette intention, ce projet, en Dieu, et ainsi de suite... La régression à l'infini n'est pas évitée !"

Non, ce que tu exprimes n’est pas une pensée rationnelle. La rationalité postule l’existence d’un autre Être que l’univers, qui possède en Lui-même tout ce qui est nécessaire pour donner à l’univers d’être ce qu’il est comme il est (et que l’univers ne possède pas en lui-même – sauf à admettre le panthéisme) : la suffisance ontologique, l’éternité, la vie, la puissance créatrice, l’intelligence.

Le mouvement naturel de la pensée conduit nécessairement à l’existence de Dieu (ou disons : d’un dieu) ; d’un Dieu unique et Créateur ; d'un Être absolu qui ne dépend de rien ni de personne pour exister, en qui se trouve la plénitude de l'être depuis toujours et pour toujours. On peut supposer, si l’on veut, des dieux intermédiaires entre l’univers et son créateur. C’est une possibilité théorique. Mais ce n’est pas une nécessité métaphysique. La nécessité métaphysique, c’est l’existence d’un Dieu unique et créateur.

Il n’y a donc aucune bonne raison pour rejeter a priori l’existence d’un Dieu unique et créateur, au seul (et pâle) motif que l’explication serait trop compliquée.

Je ne vois pas en effet pourquoi ce Dieu Créateur là devrait être moins mystérieux que l’univers créé, car le "moins" ne créé pas du "plus". En revanche, le "plus" peut créer du "moins". Ce qui est créé est donc nécessairement "moins" mystérieux que ce qui a créé – et la consistance ontologique de celui qui crée nécessairement "plus" riche que celle de l'être créé (on peut le comprendre aisément par une analogie tirée de notre expérience : l’ordinateur le plus puissant au monde sera toujours infiniment moins mystérieux que le cerveau du savant génial qui l’a pensé et élaboré).

Il n’est donc pas pertinent d’éliminer l’explication de l’univers par Dieu au seul motif qu’elle serait trop mystérieuse. D’autant moins que si le Dieu auquel la raison humaine conduit naturellement à partir de la considération de l’univers, de son histoire et de tout ce qui le constitue, s’avère être un Être vivant, pensant et intelligent, il est permis de penser qu’il soit possible d’entrer en relation avec Lui ; de recevoir de Lui une Parole qui nous communiquera l’intelligence de ce qu’Il est en Lui-même et de ce qu’Il fait. Cela nous permet donc d’espérer avoir quelques lumières sur les mystères qui entourent son être et son dessein créateur. Cela suppose certes qu’il veuille bien nous le révéler (car par nous-mêmes, nous ne pouvons que spéculer à l’infini). Mais pourquoi ne le voudrait-il pas ?  Lui qui façonné nos bouches, il ne parlerait pas ?

***

"- Enfin, je n'ai rien contre le fait que l'on croit en Dieu, mais je pense qu'il faut être vigilant quant aux motifs que l'on se donne d'y croire. Si ton but, à travers cette série d'articles, est de démontrer rationnellement et/ou empiriquement seulement, l'existence (probable) de Dieu, ton entreprise est vouée à l'échec, car les exigences de la rationalité et de l'empirie ne sont pas respectés, et pour cause : une explication scientifique doit relier logiquement des faits empiriques objectifs. Dieu est peut-être logique, mais il n'est certainement pas entièrement observable objectivement. J'enfonce le clou : si Dieu était une hypothèse scientifique valable, il ne serait pas Dieu, car il existerait au même titre que les êtres humains, les animaux, les plantes, les minéraux, les artéfacts, etc. A mon avis, toute approche possible de Dieu se doit de déborder le cadre de la science voire de s'en détacher. Mais il faut définir un nouveau cadre de référence, un nouveau paradigme si tu préfères, avant de pouvoir approcher Dieu, à l'intérieur de ce paradigme. Et ce paradigme doit s'efforcer, à mon avis, de reposer sur le sens commun ou la science, pour qu'il soit convainquant pour tous. Note bien que je ne me contredis pas en disant d'une part : Dieu ne peut être scientifiquement prouvé et d'autre part un paradigme à l'intérieur duquel Dieu peut être prouvé devrait s'efforcer de reposer sur le sens commun et la science. Ce sont deux idées différentes."

Tout à fait Miky, je te suis entièrement ! Tu as tout à fait raison de dire qu’il ne peut exister de preuves scientifiques de l’existence de Dieu – pour la bonne raison que Dieu est Dieu, et qu’il ne se confond pas avec l’univers créé que scrutent les sciences. Les sciences, au bout de leur télescope ou de leur microscope, ne verront jamais rien d’autre que l’univers et sa matière. Comme tu le dis au sujet de l’eucharistie : "l’analyse objective d’une hostie consacrée par un prêtre ne révélera rien d’autre que de la farine et du sel".

Il faut donc, comme tu le dis, "déborder le cadre de la science" - mais je ne rajouterais pas pour ma part le "voire s’en détacher" qui suit dans ta phrase, car je pense qu’il ne faut surtout pas s’en détacher. Le nouveau cadre de référence à l’intérieur duquel on va pouvoir approcher Dieu, et qui doit "reposer sur le sens commun ou la science pour qu’il soit convainquant pour tous", le "nouveau paradigme", c’est tout simplement le cadre rationnel méta-physique – dans lequel s'inscrit l’effort de la raison humaine pour penser jusqu’au bout le réel empiriquement observé dans l’expérience commune et l’activité scientifique, et qui présente de ce point de vue tous les caractères nécessaires pour être "convainquant pour tous".


Discussion avec un lecteur suite à la publication de cet article

dimanche 17 février 2019

L'immensité de l'Univers, condition d'émergence de notre existence

Gigantesque, oui, notre Galaxie l’est assurément. Mais à l’aune de notre Terre et de nos petites vies. Car notre Galaxie elle-même se trouve perdue au milieu de 100 milliards d’autres galaxies toutes aussi gigantesques que la nôtre, si ce n’est plus…

"Une poignée de sable contient environ 10.000 grains, soit un nombre plus grand que celui des étoiles que nous pouvons apercevoir par une nuit claire. Mais le nombre des étoiles que nous pouvons voir n’est qu’une petite fraction du nombre des étoiles qui existent (…). La richesse du cosmos est au-delà de toute mesure : le nombre total des étoiles dans l’univers est plus grand que tous les grains de sable contenus dans l’ensemble des plages de la planète Terre" (Carl SAGAN in Cosmos).

Certes, le cosmos tel que l’entend la science moderne n’est pas infini, comme on a pu le croire en d’autres temps, mais il est d’une "richesse au-delà de toute mesure", tel le nombre des grains de sable formant l’ensemble des plages de toute la Terre qui n’est pas non plus infini, mais peut nous apparaître comme tel tant leur nombre est gigantesque.

Comme notre galaxie contient 10 puissance 11 soleils (soit 100.000.000.000) et qu’il y a également 10 puissance 11 galaxies, le nombre total des étoiles dans le cosmos est de 10 puissance 22 (soit 10.000.000.000.000.000.000.000)! La dimension de l’univers est d’environ 10 puissance 20 kilomètres : la lumière, qui voyage à la vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde, met ainsi 10 milliards d’années pour aller d’un bout à l’autre.

Tout cela dépasse l’imagination et l’entendement…

Alors, que suis-je moi, avec mes projets, mes ambitions, mes espoirs, vu de cette nébuleuse ? Bien moins qu’un grain de poussière qu’une voiture soulèverait dans le désert du Nevada, à 9.000 kilomètres d’ici…

Ces chiffres nous font sentir – ô combien ! – notre petitesse… 

Pourtant, l’immensité de notre univers n’est peut-être pas totalement étrangère à la vie sur la Terre. Si extraordinaire que cela puisse paraître, de nombreux physiciens pensent que les forces d’inertie s’appliquant aux objets terrestres sont engendrées par la totalité des forces gravitationnelles exercées par l’ensemble de la matière contenue dans le cosmos, y compris celle des étoiles et des galaxies les plus lointaines : "L’idée que la matière distante exerce parfois une influence bien plus grande que la matière proche peut paraître déconcertante. Pour lui donner un tour plus concret, on peut essayer de chiffrer la proportion dans laquelle les objets proches influent sur l’inertie des corps figurant sur la Terre : la totalité de la Voie Lactée y contribue seulement à proportion d’un dix-millionième ; le Soleil, un centième de millionième ; et la Terre elle-même, un milliardième (…). En fait, 80 % de l’inertie affectant la matière locale provient de l’influence de galaxies trop distantes pour être aperçues au télescope de 5 mètres de diamètre"  (Dennis Sciama, in The Unity of the Universe).

"Donc, renchérit le biochimiste australien Michael Denton (in L'évolution a-t-elle un sens?), s’il existe des êtres de notre taille et de notre masse, dotés de la station debout, d’une démarche bipède et de la capacité d’allumer du feu, c’est grâce à l’influence des galaxies les plus lointaines dont la masse collective détermine la grandeur des forces d’inertie prévalant sur la Terre."

Aussi incroyable que cela puisse être, si j'existe aujourd'hui sur cette Terre, c'est parce que l'Univers est exactement de la dimension qui est la sienne à cette époque de son histoire. Ou dit autrement (puisque l'Univers est en expansion, la dimension spatiale est inextricablement liée à celle du temps) : c'est parce que l'Univers a exactement l'âge qu'il a. Nous ne sommes pas apparu n'importe où ni n'importe quand. "Les moments de l'apparition de telle ou telle catégorie d'êtres ne sont ni fortuits ni arbitraires. La vie ne pouvait pas, pour des raisons physico-chimiques bien déterminées, apparaître avant que l'Univers n'ait atteint un certain état, et n'ait franchi un certain seuil caractérisé par ces conditions physico-chimiques (température de la planète, rayonnement, etc.) (...). La genèse des êtres ne pouvait pas s'effectuer dans n'importe quel ordre ni à n'importe quel moment. Il existe (...) une généalogie de la terre et des cieux (...). L'homme corporel ne pouvait pas être créé avant que la biosphère n'ait atteint un certain seuil, avant que l'arbre de la vie n'ait poussé sa pointe vers certaines formes d'animalité supérieures, et la vie ne pouvait apparaître avant que la terre soit à bonne température, que l'Univers tout entier ne soit prêt pour cette synthèse des micro-organismes." (Claude Tresmontant, in Etudes de métaphysique biblique).

L'impression que nous avons d'être perdus au milieu d'un océan infini de galaxies et de planète est donc trompeuse : nous sommes en réalité la fine fleur de l'Univers - ce pour quoi l'Univers existe et ce à quoi il conduit à ce stade de son évolution historique : "Si l'on considère l'homme, ou seulement notre planète, dans l'Univers, du point de vue spatial de l'étendue, nous nous apparaissons à nous-mêmes comme perdus entre les deux infinis de grandeur et de petitesse (...). Mais si, au lieu de regarder l'Univers en nous plaçant au point de vie géométrique de l'immense, nous regardons le même paysage, sans rien changer bien entendu à son ordonnance, mais sous l'angle biochimique cette fois de la Complexité, que voyons-nous? Un complet reversement des valeurs. Un retournement de la perspective." (Claude Tresmontant, op. cit.)

En contemplant ces différentes données concernant notre système solaire, notre Galaxie et l’Univers tout entier, tout semble merveilleusement ordonné pour que la vie puisse apparaître sur la Terre - dont la nôtre. N'est-il pas incroyable de penser que l'univers entier - dans son immensité - a été conçu pour que la vie - et la mienne en particulier - émerge sur notre petite planète? Suis-je vraiment conscient d'être embarqué dans une fabuleuse aventure?

"A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts,
La Lune et les étoiles que tu fixas
Qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui,
Le fils d'un homme que tu en prennes souci?"
(Psaume 8)

dimanche 20 janvier 2019

"Le problème de l'avortement est un problème de philosophie naturelle"

En ce jour de Marche pour la Vie, je vous livre un extrait de l'Introduction à la théologie chrétienne de Claude Tresmontant, une des plus grands philosophes catholiques du siècle passé (1925-1997). 

"Ce n'est (…) pas l'Eglise qui impose, du dehors, du haut de son autorité, des exigences, des normes. L'Eglise voit ces normes inscrites dans la réalité objective, et elle les enseigne, comme elle enseigne certaines vérités philosophiques, métaphysiques, que chacun peut discerner aussi dans la réalité objective. 

"Prenons le cas de l'avortement. L'Eglise est absolument opposée à la pratique de l'avortement, qu'elle considère comme abominable. Mais ce n'est pas un caprice de sa part, ni une décision arbitraire. L’analyse objective d'un embryon dans le ventre de sa mère montre que cet embryon est organisé, informé. Dès le commencement, l'embryon est un psychisme, un psychisme inconscient, non éveillé, mais un psychisme authentique. Les travaux de la psychologie des profondeurs, depuis bientôt un siècle, ont établi qu'il existe une vie psychique de l'embryon. Si l'embryon n'était pas organisé, informé, il ne serait pas un embryon : il ne serait que de la matière, c'est-à-dire un cadavre. Cette information, cette organisation, la tradition philosophique, depuis Aristote, l'appelle "âme". C'est une convention. On peut parfaitement appeler autrement, et comme on voudra, ce fait que l'embryon est une Structure informée, organisée, et qu'il est un psychisme. Si le mot "âme" dégoûte, qu'on se dispense de l'utiliser. Il n'en reste pas moins que l'embryon est un être, un être vivant inachevé, organisé, et que c'est un psychisme. Le système nerveux se forme très tôt clans le développement embryonnaire. Il joue probablement un rôle de commande dans le développement embryonnaire. 

"Bien entendu, l'embryon n'est pas un être achevé. Mais le bébé dans son berceau n'est pas non plus un être achevé. Et un enfant d'homme peut sortir de la matrice plus ou moins tôt. Il peut naître prématuré. 

"Si tuer un enfant dans son berceau est considéré comme un crime, comme un meurtre, comme un assassinat, particulièrement odieux, on ne voit pas comment tuer le même enfant avant qu'il ne sorte du ventre de sa mère, pourrait ne pas être un assassinat du même ordre. 

"L'âme ne vient pas dans l'embryon à la naissance, lorsque l'enfant sort du ventre de sa mère. L'âme est ce qui constitue l'embryon, l'âme est le principe d'organisation, d'information. L'âme est ce qu'on appelle dans une autre langue (le grec, au lieu du latin...) le psychisme inconscient de l'enfant dans le ventre de sa mère. 

"Il est impossible de fixer arbitrairement un moment où l'embryon ne serait pas animé, puis un moment où il le serait. L'embryon est toujours organisé, informé, c'est-à-dire animé, sinon ce ne serait pas un embryon du tout. 

"Il ne faut pas jouer sur les mots. Il ne faut pas se duper en modifiant le vocabulaire. Il faut avoir le courage de nommer ce que l'on fait. Tuer un embryon d'homme dans le ventre de sa mère, c'est tuer un enfant d'homme, inachevé, au même titre que le bébé qui vient de naître et qui dort dans son berceau. Il n'y a pas une différence de nature entre l'enfant qui vient de naître et l'enfant qui était un jour ou un mois plus tôt dans la matrice. Si tuer un enfant dans son berceau est un meurtre, un crime, un assassinat, alors tuer le même enfant dans la matrice, un mois, deux mois, six mois plus tôt, c'est toujours et exactement le même crime, le même assassinat. 

"Si l'on estime que l'homme ne doit pas tuer un homme vivant, ni un enfant, ni un bébé dans son berceau, alors il ne doit pas tuer non plus le même enfant dans le ventre de sa mère. 

"Le problème de l'avortement est un problème de philosophie naturelle. La question est simplement de savoir ce que c'est que cet embryon dans la matrice. Il n'est pas possible d'établir une discontinuité entre cet enfant dans la matrice et le même enfant dans son berceau. Le crime est le même, que l'on tue celui-ci ou celui-là. 

"Voilà ce que pense en effet l'Eglise. Mais elle ne le pense pas au nom de la Révélation. Elle le pense parce que c'est ainsi, et qu'elle le voit, et que tout homme normal, raisonnable et de bonne foi, le voit pareillement. Cela ne dépend pas d'une théologie. Cela se conclut de l'analyse objective de ce qui est. 

"Dans les controverses actuelles, les personnes qui désirent obtenir la liberté de l'avortement, déclarent : "mon corps est à moi". Sans doute, ces personnes sont des corps, et ces corps qu'elles sont, ces organismes vivants que sont ces femmes, sont autonomes, libres. Mais l'erreur, le sophisme, en ce qui concerne l'avortement, consiste à en déduire : "donc j'ai le droit de tuer l'enfant qui est dans mon organisme". 

"Car l'enfant qui est en train de se développer dans la matrice d'une femme, n'est pas sa propriété. C'est là que se trouve l'erreur. On peut être propriétaire d'une maison. On n'a pas le droit pour autant de tuer les gens qui y passent, les gens qui y viennent ou y séjournent. On n'a pas le droit de tuer un hôte qui est sous votre toit. La loi de l'hospitalité était dans les peuples civilisés une loi sacrée. 

"L'enfant qui se développe dans la matrice d'une femme n'est pas sa propriété. C'est un hôte. 

"On objectera aussitôt : mais enfin, c'est la femme qui a fait cet enfant qui est en elle. Donc cet enfant est à elle, il est sa propriété. — [Mais] l'enfant qui se développe dans la matrice de la femme, ce n'est pas la femme qui l'a créé. La femme a communiqué un message génétique. L'homme a communiqué un message génétique. A partir de ces deux messages, un enfant d'homme se forme, une personne est conçue. Mais ni l'homme ni la femme ne sont au sens propre créateurs de cet enfant. Ils ont coopéré à une création. Ils ont fourni chacun un message génétique. Et la création s'opère dans le sein de la femme. Mais la femme n'est pas créatrice de cet enfant nouveau qui est en effet créé. L'enfant n'est pas sa propriété, au sens où l'artisan peut être propriétaire de l'objet qu'il a fabriqué. L'artisan peut détruire s'il le veut l'objet dont il est l'auteur. Mais la femme n'a pas le droit de tuer l'enfant qu'elle a enfanté, lorsqu'il est né, car il n'est pas sa "chose". Et elle n'a pas plus le droit de le tuer avant qu'il ne soit né, pour la même raison.

"En réalité, tuer un enfant dans son berceau, après sa naissance, ou dans la matrice, avant sa naissance, est le crime le plus grave qui soit, puisqu'on prive un enfant de sa vie d'homme, de son temps de développement. Il est admis, dans les sociétés dites civilisées, que tuer un homme d'âge mûr, ou un vieillard, est un crime, un assassinat. Lorsqu'on tue un homme ou une femme d'un certain âge, on les prive des années qui pouvaient leur rester à vivre. Lorsqu'on tue un enfant au début de son développement, on le prive d'une vie entière. Le crime est donc beaucoup plus grand. 

"L'Eglise enseigne tout cela, non parce que c'est révélé, mais parce que c'est vrai. Il suffit de réfléchir un instant et sans prévention pour le voir. 

"La différence entre l'Eglise et quelques hommes ou quelques femmes, c'est que l'Eglise aime les êtres, et qu'elle estime qu'on ne doit pas tuer des êtres qui sont, qui ont le droit de se développer et de vivre. Elle aime les êtres vivants, et en particulier les hommes vivants. 

"Bien entendu, si l'on n'aime pas les hommes vivants, les enfants vivants, les êtres vivants, si l'on estime qu'il est de peu d'importance de tuer les êtres vivants, alors on peut aussi être partisan de l'avortement. Mais dans ce cas-là il faut professer ouvertement, franchement, qu'on estime de peu d'importance et de peu de prix la vie humaine. 

"L'Eglise attache un prix infini à la vie humaine. Elle a le regard fixé sur l'être des êtres, et elle aime cet être. Tout homme normal peut avoir le même regard, qui va droit à l'être. Il n'est pas nécessaire d'être juif ou chrétien pour aimer les êtres qui sont. Le problème de l'avortement est un problème de philosophie naturelle. 

"C'est un problème qui relève de l'ontologie. Les normes éthiques, à cet égard, sont dérivées d'une considération, d'une analyse, de ce qui est. Elles ne sont pas déduites d'une théologie posée au préalable, et d'une manière arbitraire. Il suffit d'avoir le sens de l'être et l'amour de l'être pour reconnaître que l'avortement est le plus abominable des crimes, car il porte contre des êtres que l'on prive ainsi de leur vie entière, de leur temps de développement, qui ne peuvent aucunement se défendre, et qui n'ont pas d'avocats. 

"A propos de la question de l'avortement, qui est aujourd'hui soulevée parmi les nations qui se disent elles-mêmes, par dérision, "civilisées", on peut constater que la méthode de l'homicide est toujours la même : c'est d'abord le mensonge. L'homicide et le mensonge sont liés. Dans les guerres coloniales récentes, pour massacrer des hommes de l'Indochine, certains utilisaient une expression abominable : "casser du viet". Ces hommes du Viêtnam étaient transformés, par le langage, par cette expression, en une matière, que l'on casse, une matière indéfinie. Pendant la récente guerre d'Algérie, d'autres (ou les mêmes) osaient utiliser l'expression que l'on ose à peine citer : "crever du raton". Là encore, la méthode consistait à réduire, par le langage, des hommes créés à l'image de Dieu, au rang d'une espèce animale. Lorsque les massacreurs nazis ont exterminé des millions d'hommes, dans les camps de mort, ils ont commencé par enseigner que ces hommes ne faisaient pas partie de l'espèce humaine, puisqu'ils appartenaient à une race autre que la race aryenne. 

"De même pour l'avortement. Afin de procéder à ce massacre de millions d'enfants dans le ventre de leur mère, pour justifier ce massacre, pour ne pas avoir à supporter l'angoisse intolérable qui résulte de la conscience que l'on a de tuer un enfant d'homme, on commence par déclarer qu'il ne s'agit pas d'un enfant d'homme. On compare la grossesse à un "empoisonnement". D'autres ont osé comparer le fœtus d'homme à une "tumeur" cancéreuse. Le procédé est toujours le même. Il s'agit de nier, en parole, par le langage, qu'il s'agisse d'enfants d'homme. Il se trouvera toujours un savant pourvu d'un prix Nobel pour rassurer les consciences en affirmant que l'embryon n'a pas de psychisme ou même (cela s'est vu), qu'il n'a pas de système nerveux! Or, il suffit de consulter les traités d'embryologie les plus élémentaires pour apprendre que le système nerveux est ce qui se forme en tout premier lieu dans l'embryon. On a même entendu un professeur de médecine déclarer à des millions d'auditeurs que la femme enceinte est en état de "légitime défense"! L'enfant qu'elle porte en elle est donc comparé à l'assaillant, à l'ennemi qui vient attaquer, à l'assassin ou au voleur qui vous menace! 

"A partir du moment où l'on se permet de telles comparaisons, il est évident que la discussion positive, rationnelle, scientifique n'est plus possible. 

"Dans quelques années, lorsque les enfants qui auront échappé au massacre sauront ce que leurs mères ont fait avec d'autres enfants qu'elles portaient en elles et qu'ils n'ont évité le même sort que par hasard, ils regarderont leurs mères d'une étrange manière. Le docteur Freud n'a pas eu l'occasion de dégager la signification de ce regard-là. Mais ses disciples pourront le faire."